Peintre-plasticien et « troubadour urbain », Jérôme Rasto marie enluminures médiévales, esthétique des vitraux et énergie street-art dans des œuvres lumineuses et narratives. À partir du 5 juillet 2026, il investit le jardin médiéval de l’abbaye de Saint-Antoine-l’Abbaye pour sa carte blanche. Il y explorera le lien entre nature et spiritualité, avec des peintures, installations et créations vitrail qui dialoguent avec les sources, fontaines et végétaux du lieu. L’eau y sera sacrée, vitale et purificatrice. Une expérience contemplative et visuellement éblouissante. « Le visiteur déambulera dans un ensemble presque magique, où lumière, eau et couleur se répondent. » Entre iconographie médiévale, culture pop et street-art, Jérôme Rasto développe un univers où le sacré dialogue avec le contemporain. En résidence à l’Abbaye de Saint-Antoine, il investit le jardin médiéval avec des créations inspirées du vitrail et des mythes liés à l’eau. Rencontre.
Comment votre univers, entre enluminures médiévales, vitraux et street-art, s’est-il construit ?
J’ai toujours été fasciné par le Moyen Âge, sans jamais m’y enfermer. Enfant, deux livres m’ont particulièrement marqué : un sur Jérôme Bosch et surtout Les Très Riches Heures du Duc de Berry. Ces enluminures foisonnantes de détails, narratives, presque grouillantes de vie, m’ont happé. Le vitrail a complété cette fascination : sa transparence, sa manière de capter et de transformer la lumière, l’épaisseur du trait… C’est comme une BD médiévale qui raconte des histoires à travers les gestes, les inclinaisons, les couleurs. À 18 ans, cette passion pour le vitrail était déjà très forte. Après un passage aux Arts Décoratifs de Limoges, j’ai continué en autodidacte. Mon père, peintre, m’avait initié très tôt : je fermais les tubes, nettoyais les pinceaux… Plus tard, j’ai eu envie de sortir de l’atelier pour dialoguer directement avec les gens. Le street-art m’a permis ce mélange : je mixe l’énergie urbaine et les mythes intemporels (vie, mort, divin, légendes). Tout le monde porte ces questionnements universels. Mon travail devient un pont entre sacré et profane, médiéval et contemporain (avec des clins d’œil à Mario ou à la pop culture).
Pourquoi le jardin médiéval de Saint-Antoine-l’Abbaye vous a-t-il particulièrement inspiré ?
Ce jardin est une évocation du Paradis terrestre, structuré autour des quatre fleuves du Paradis. Il est coupé du monde : on y perd la notion du temps. En arrivant, tout était déjà là : la fontaine aux dragons, les sources, les végétaux, les fenêtres aveugles… C’était une invitation à redonner vie à ces espaces par le vitrail et la couleur. Le jardin des simples (plantes médicinales, remèdes contre le « mal des ardents »), le jardin andalou, le jardin du parfumeur… Chaque partie raconte une histoire de soin, de contemplation et de lien à la nature. J’y ai vu un paradis rêvé, propice à la spiritualité et à la rêverie.
Comment allez-vous intégrer la symbolique de l’eau (vitale, sacrée, purificatrice) dans votre carte blanche ? L’eau est le fil conducteur. Je vais créer une allégorie moderne des quatre fleuves du Paradis avec de grands verseurs personnifiés, comme des jarres monumentales ou des figures qui déversent l’eau. Ces éléments dialogueront avec la fontaine existante. J’explorerai le caractère à la fois sacré et magique de l’eau : fontaine de jouvence, purificatrice, vitale, mais aussi profane et mystérieuse (avec des références cinématographiques comme Indiana Jones). L’idée est de faire parler le lieu lui-même.
Comment la lumière naturelle du jardin et les sources d’eau vont-elles dialoguer avec vos créations ? Mes peintures fonctionneront comme des vitraux contemporains : épais traits noirs, jeux de transparences et de couleurs qui captent la lumière naturelle. J’utilise un processus inversé (inspiré de techniques comme celles de Cyril Goumier) pour faire émaner la lumière de l’intérieur des œuvres. L’objectif est une intégration totale : les créations font écho à la fontaine, aux sources et à l’architecture. C’est l’esprit de l’art urbain qui s’approprie et révèle un lieu. Le visiteur déambulera dans un ensemble cohérent, presque magique, où lumière, eau et couleur se répondent.
Allez-vous créer un pont entre imagerie médiévale et questions contemporaines sur la nature et l’eau ? Absolument. Les questionnements humains sont universels : origine du monde, vie, mort, rapport à la nature, au sacré. Le Moyen Âge les posait déjà avec force. Mon travail montre que ces codes et ces mythes restent pertinents aujourd’hui. Face aux enjeux écologiques et spirituels actuels, l’eau redevient un symbole vital et fragile. Je propose une vision intemporelle qui relie passé et présent sans nostalgie.
Quel message ou quelle émotion souhaitez-vous que le visiteur emporte ? Je souhaite qu’il ressente une évocation sereine du Paradis : quelque chose de contemplatif, lumineux, apaisant. L’eau comme fil rouge mène vers une vision de l’inconnu et de l’après-vie. Ayant perdu mon père, cette proposition porte aussi une dimension personnelle : imaginer un ailleurs apaisé, lumineux, où l’on se reconnecte à l’essentiel. Une expérience visuellement éblouissante, narrative et rassurante, qui invite à ralentir, à rêver et à se poser les grandes questions avec émerveillement.


