À Utrecht, Petra Verkade façonne un univers graphique vibrant, où couleurs franches, formes libres et textures imprimées composent un langage singulier. À la croisée de l’illustration, du design et d’une pratique plus autonome, elle revendique une approche hybride nourrie par la risographie et l’expérimentation. Elle signe la couverture de ce nouveau numéro de Mokamag. Rencontre.
Petra, pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment êtes-vous devenue graphiste et illustratrice ?
Depuis l’enfance, j’ai toujours été plus attirée par la création que par l’école. Je me suis donc tournée vers des études de design graphique, avant d’intégrer l’Académie des beaux-arts d’Utrecht. J’y ai été marquée par des artistes néerlandais comme Joost Swarte et Piet Parra, qui accordent une place centrale à la dimension artistique du design. Cela a fortement influencé ma manière de chercher mon propre style.
Avec le temps, mon travail s’est construit à la croisée de trois champs : illustration, design graphique et art autonome. Dans le studio que je partage à Utrecht, j’expérimente aussi bien en numérique qu’avec des techniques analogiques, pour des commandes comme pour des projets personnels.
Comment définiriez-vous votre style ? On y retrouve souvent des couleurs vives et des formes ludiques.
Il se construit dans l’expérimentation. J’aime combiner design digital et procédés artisanaux comme la sérigraphie ou la risographie. Pour les clients, je recherche un équilibre entre impact visuel et clarté du message. La couleur est essentielle : elle structure la composition autant qu’elle attire le regard.
Vous avez une véritable passion pour la risographie. Pourquoi cette technique en particulier ?
J’ai découvert la risographie pendant mes études d’art. C’est une technique ludique, qui permet de produire des objets physiques, colorés, uniques. Elle correspond parfaitement à mon univers, notamment dans le travail du détail et de la couleur, et elle fonctionne aussi bien pour l’illustration que pour la photographie.
Ce que j’aime particulièrement, c’est son imprévisibilité. Les couches de couleur étant imprimées séparément, le résultat final diffère toujours légèrement de ce que l’on voit à l’écran. Chaque tirage devient ainsi singulier. Cette part d’incertitude m’a appris à lâcher prise, à accepter l’imperfection comme une composante du processus créatif.
Parlez-nous de quelques projets marquants, comme l’identité visuelle des Telly Awards ou vos zines.
Les Telly Awards m’ont confié leur identité visuelle cette année. C’était ma première collaboration avec un client américain. Bien que pensée pour le digital, l’identité intègre des textures inspirées de la risographie, visibles dans les éléments graphiques et la palette.
En parallèle, je crée chaque année un calendrier imprimé en risographie. C’est un terrain d’expérimentation où je fais évoluer mon langage visuel — parfois plus typographique, parfois plus illustratif — sans contrainte extérieure.
Vos images convoquent souvent le paysage et des références japonaises. D’où viennent ces influences ?
Principalement de mes voyages. La photographie occupe une grande place dans ma pratique et nourrit mes collages numériques. L’Asie, et surtout le Japon, m’inspirent pour leur artisanat, leur design et leur rapport à la nature. J’aime transformer ces impressions en univers personnels, puis les traduire en impressions risographie.
Votre travail joue avec une forme de naïveté. Est-ce une manière d’interpréter le monde ?
Je dirais que c’est à la fois un espace de liberté graphique et une façon de lire le monde. J’aime que mes images soient simples, mais jamais simplistes — surtout dans l’illustration. Je crois que le design peut contribuer, modestement, aux messages qui circulent dans la société. Et je pense aussi que tout ne doit pas être traité avec gravité : cette part de naïveté ludique permet d’instaurer une forme de légèreté sans renoncer au sens.
Comment trouvez-vous l’équilibre entre commandes et projets personnels ?
Les contraintes et la liberté ont chacune leur charme. Les projets personnels me permettent d’explorer sans cadre strict, même si je reste fidèle à certaines techniques et directions esthétiques. Cette liberté nourrit ensuite mon travail de commande. J’apprécie les lignes directrices dans les projets clients : elles instaurent une véritable collaboration et permettent de construire quelque chose de cohérent et pertinent. Pour maintenir l’équilibre, j’essaie de consacrer au moins deux à trois heures par semaine à mon travail autonome — même si, je l’avoue, ce n’est pas toujours évident.
À l’heure où l’illustration se digitalise et se standardise, quelle place accordez-vous à la matière et à l’imperfection ?
Je m’intéresse particulièrement à la frontière entre simplicité et réflexion. Les matériaux analogiques et les illustrations à la dimension artisanale — dans le trait, la texture — se distinguent fortement dans un environnement numérique. Chaque projet implique un choix : rester dans le digital ou revenir à la table de dessin. La risographie influençant fortement mon travail, j’essaie d’en transposer les qualités — couleurs, textures, superpositions — même dans des créations numériques. Tout dépend finalement du message et de l’intention : la matière et l’imperfection doivent enrichir le propos, jamais l’alourdir.
Quels sont vos projets à venir ?
Je développe de plus en plus le motion design, notamment pour les identités visuelles. Le mouvement apporte une dimension supplémentaire au concept et à la narration.
Je travaille également sur une affiche pour un concert de live coding. J’aime ce médium, à la fois physique et public, qui peut aussi exister en version animée. Deux formats complémentaires pour prolonger l’impact visuel.
Propos recueillis par Carole Cailloux

