Bien plus qu’un festival, Wheels and Waves est un petit phénomène culturel. Il fête cette année ses 15 ans. Tout a commencé en 2012, quand quelques potes passionnés de motos old school se sont donnés rendez-vous autour d’une exposition vintage organisée au château de Brindos, point de départ de rides en équipe au coeur du Pays Basque. A l’époque, l’événement avait réuni 400 personnes. Bien vite, il s’est élargi au surf et au skateboard et cette année et accueillera du 10 au 14 juin 2026, à Biarritz, plus de 20 000 visiteurs venus du monde entier. Moto, surf et skateboard... trois disciplines réunies dans la seule ville qui pouvait se prêter au défi que les organisateurs s’étaient lancé. Traversés par un courant d’authenticité teinté de culture vintage et de curiosité, ils voulaient, à travers la musique, l’art graphique, la photographie et la mode, faire communiquer entre eux ces petits mondes a priori si hermétiques. De cet esprit d’ouverture, où les passions dialoguent entre elles, nourries par le fil conducteur de la culture, a émergé cet OVNI conceptuel. Et les barrières sont tombées comme un défi aux frontières tribales et temporelles. L’événement attire une foule éclectique de riders, du plus pointu des préparateurs moto au collectionneur de planches vintage, des férus de compétitions old school, de rampes de skate, ou de BMX, aux amateurs de belles cylindrées, curieux et badauds, de tous âges et en famille. Exit les clichés et les stéréotypes. C’est un lieu ouvert à tous, où souffle un vent de liberté et où, comme dans un mini Burning Man, on revient tous les jours, chacun pouvant y trouver sa porte d’entrée. Jerôme Allé et Julien Azé sont aujourd’hui les organisateurs de ce mix culturel presque miraculeux. Un rendez-vous unique au monde.
SIX JEUNES GARÇONS ÉPRIS DE « RIDE » ET DE LIBERTÉ
Pour bien comprendre, il faut remonter jusque dans les années 90, dans la région toulousaine, où vivent six garçons épris de liberté. À moto, ils partent à la conquête des routes pyrénéennes, des déserts espagnols, ou des Corbières. Ils vont rouler, glisser, faire des courbes ensemble. Ils partagent cet amour commun pour l’esthétique de l’objet en lui-même, et tout ce qu’il représente en terme de passion, de relation et d’histoire. Pour la plupart, tout a commencé dans un garage, en bricolant son vélo, un BMX, pour en changer le guidon, ajuster le grip, refaire la couleur de la selle, en fabricant sa première planche de surf, en repeignant son skateboard. L’objet devient culte, on se l’approprie, on le crée à son image, et on enfile les fringues qui vont avec avant d’aller retrouver ses copains. Julien Azé roule en Solex avec sa planche pour aller « skater » dans les squats, et se « trasher » le plus possible pour défier les parents. Jérôme Allé, se paye sa première mobylette, une 103 SP Peugeot rouge, contre l’avis d’une mère terrorisée par les blousons noirs.
Plus tard, ce sera une moto de cross pour aller jouer dans les champs : « Un basculement total vers la liberté, avec un seul objectif : faire la Baja 1000 au Mexique, traverser des plaines désertiques avec des cactus, sur de bonnes motos, dans des looks incroyables. » Un désir de capter l'infini inspiré par les magazines dont les images viennent de Californie, par la musique, les histoires de courses, avec Steve Mac Queen, les films comme On any Sunday, le documentaire de Bruce Brown oscarisé en 1971, ou encore l’esthétique de Rusty James (Rumble Fish) tourné par Coppola avec Matt Dillon et Mickey Rourke. Lespremiers ingrédients sont là. Encore fallait-il trouver le bon shaker et les bons liants pour réussir cette alchimie.
BIARRITZ, LE BERCEAU D'UN RÊVE DEVENU RÉALITÉ
Un lieu unique tout d’abord, Biarritz : « le seul endroit où c’était possible de par son histoire, la typologie du lieu, et cette culture locale très forte. C’est aussi le lieu de naissance du surf en Europe, depuis qu’un acteur américain, entre deux tournages, est venu y faire quelques sessions, sous les yeux émerveillés des gamins du coin. Une espèce de Californie française. » explique Jérôme Allé.
Le secret de Wheels and Waves réside aussi peut- être dans ces quelques précisions: la moto, oui, mais « une certaine moto: ce n’est pas événement de motards bourrés de testostérones », le surf, ok, mais « une partie spécifique du surf, le longboard, qui a une histoire très ancienne », et le skateboard, avec aussi ses particularités. « L’idée première était de réunir ces trois cultures qui a priori, surtout en France, paraissaient très différentes. Nous avons donc voulu créer quelque chose dans notre esprit, avec nos sensibilités respectives, et avec les notions de personnalisation, de savoir-faire, et de transmission.»
Ce rêve audacieux, venu de l’ouest Californien et un brin nostalgique, c’est l’alliage qui a permis la rencontre de ces univers a priori fermés sur eux-mêmes, tribaux, et irréconciliables. « La moto n'est qu'un prétexte, ce qu’on aime c’est l’objet avec sa patine, son histoire, avec des mains grasses et des boulonneux qui bricolent. Comme ces soldats américains après la deuxième guerre mondiale qui, s’emmerdant sur les plages, démontent ces bonnes vieilles grosses Harley pour en faire des racers et battre les Anglaises plus légères. Une machine qui sort de concession pour aller d'un point à un point B, faire le tour du périphérique, cela n’a pour nous strictement aucun intérêt.»
Dans les années 2010, la moto était en perdition, l’inspiration manquait, amputée d’une identité culturelle autrefois très forte. Les marques étaient alors revenues aux anciennes valeurs, opérant un retour salutaire vers le vintage. Aujourd’hui, il s’agit de relever de nouveaux défis, face à la Chine, par exemple, qui fabrique les mêmes motos, parfois plus performantes, mais sans âme, dépourvues d’histoire et d'héritage. Dans la philosophie Wheels and Waves, l’esthétique prime sur la performance. La mécanique est un art, et on collectionne non pas pour accumuler, mais pour rouler sur de bonnes motos, avec les bonnes personnes, sur des routes iconiques. « C’est une histoire chaotique. Malgré les contextes politique, économique, la période sanitaire, la météo, dans un monde où tout est fake, où on ne sait plus qui dit la vérité, qui fait quoi, nous avons réussi à maintenir notre ADN. On ride comme on montait les chevaux : il y avait la monte américaine, calé au fond de la selle, les pieds en l’air qui s’opposait à la monte anglaise. Pour la moto c’est aussi un peu ça. Conserver cette authenticité est un énorme challenge.»
UN MIX DE CULTURE UNIQUE AU MONDE
Dans cette espèce de paradis retrouvé, on peut croiser des légendes vivantes comme le skater Steve Cabalero, Paul Simonon, le bassiste des Clash, ou Olivier Mosset, le chantre du minimalisme avec Buren.
Un bazar unique et poétique où plane une sensation de liberté. Dans le rythme et la diversité des propositions, réside un certain savoir-faire qui fait la singularité exclusive de Wheels and Waves. Chacun peut s’y retrouver, happé par le mouvement. « Les gens viennent vivre une expérience: on parle de choses qui n'existent pas ou qui n'existent plus, mais ici, ils le vivent vraiment ! On ne survole pas l’événement, on est dedans. Il y a quelque chose de très vivant, une émotion qui produit une énergie, un flow agréable.» Ce brassage culturel et inter-générationnel éveille la curiosité, interroge chacun sur ses propres codes : « la culture ça apaise. »
La moto n'est qu'un prétexte. Ce qu'on cherche c'est l'émotion, l'histoire et la liberté.
ENTRE SABLE, BITUME ET BÉTON
Cette énergie, on la retrouve dans le Village, point névralgique situé au pied de la Cité de l’Océan et lieu d’exposition permanent : bourse d’échange d’objets vintage et de pièces introuvables, stands d’artisans, ateliers de customisation, food trucks, projections à la tombée de la nuit, concerts toute la journée et bien au-delà. Le Motordrome y propose un spectacle qui défit les lois de la physique : le Mur de la Mort où, dans une demi-sphère en bois de six mètres de haut, tournent des trompe-la-mort juchés sur des engins lancés à pleine vitesse pour trouver la force centrifuge, et monter le long des parois verticales.
Sur la rampe de skate : Hit the Deck est un « cash for tricks » où les meilleurs skaters enchaînent les figures. Dans les vagues, où le longboard se pratique par équipe mixtes, des exhibitions de Surf Invitational orchestrées par Clovis Donizetti. Dans le Skatepark, dont le parking, paraît-il, vaut à lui seul le détour tant il regorge de machines incroyables : Artride, le paradis de la culture urbaine, du savoir-faire oublié à la scène custom, avec des oeuvres d’art, de la photographie, de la mode, des planches, des skate, et des motos exceptionnelles. À St-Pée-sur-Nivelle, se disputeront trois courses : El Rollo TT, une course très spécifique, sur un ovale en terre avec deux virages à gauche, un à droite et une bosse ; The Race of the Lords, sur des motos pré-50, où les pilotes s’affrontent deux à deux sur 350 mètres de ligne droite aller-retour, et le Waw Vintage Rally, un enduro sur piste, en forêt, avec des bosses et de beaux virages. En Espagne, sur le mont Jaizkibel, lors de la Punk’s Peak, des duels mécaniques se disputeront en montagne au bord des falaises.
UN SAVOIR-FAIRE QUI RAYONNE HORS DES FRONTIÈRES
Aujourd’hui, Wheels and Waves attire aussi bien les hommes que les femmes, toutes générations confondues, l’âge médian étant de 34 ans. L’événement a pris une dimension internationale : 50% de visiteurs viennent de l’étranger. « Dès l’origine, nos valeurs ont eu une résonance énorme sur les réseaux sociaux. En quatre ans, on est passé de 400 visiteurs à 12 000 en 2016 ! Mais notre objectif n’est pas le nombre. Les gens ont leur pass pour cinq jours et reviennent plusieurs fois. C’est un événement qui se vit. » Et qui s’exporte au-delà des frontières avec déjà au compteur, deux éditions à Cayucos en Californie, deux en Italie et une au Japon.
Aux manettes, une équipe soudée par des années d’ex- périence, et imprégnée d’une vision. « C’est comme une grande famille où même les enfants s’y sont mis. C’est très particulier en terme d’organisation : c'est un truc qui était au départ tout petit, et qui devient très grand. C’est bien plus qu’un festival, c’est une façon d'être, une façon de vivre. » Rien que la BO du festival nous a mis l’eau à la bouche : David Bowie : Art decade, Oasis : Back to the ocean, you’ll slide away, Ride : Leave them all behind, Pink Floyd : Welcome to the machine, Allah-las : Sacred sands, Tom Petty and the heartbreakers : Learning to fly. Et quelques mots qui résonnent bien... un bon « feel good », du « cool » et surtout l’envie de se faire plaisir.
Propos recueillis par Elsa Chapon

