« Le ventre est encore fécond d’où est surgie la bête immonde »
Une villa perdue dans les Préalpes suisses. Un célèbre écrivain, tardivement reconnu, idolâtré par son épouse. Un couple retiré du monde, si ce n’est pour en récolter les fruits matériels. Autour d’eux gravitent une étudiante, un jeune journaliste, un éditeur. Le décor est planté. Mais derrière la façade soignée et le calme apparent, quelque chose d’inquiétant se glisse, insidieusement, dans les conversations.
Avec Tout est calme dans les hauteurs, Jean-François Sivadier se plonge dans l’œuvre de Thomas Bernhard. Un texte qui mêle, dans un tissage serré, drame et comédie, humour et cruauté. « Ce que j’aime chez Bernhard, c’est son engagement politique radical et la musicalité incroyable de sa langue. Il écrit une comédie, mais elle parle d’obsessions, de domination, de xénophobie larvée. Le ventre est encore fécond... », rappelle le metteur en scène en citant Brecht.
UN MICROCOSME À LA LOUPE
Dans la belle demeure prêtée par la ville à monsieur et madame Meister, tout semble aller pour le mieux. Mais la logorrhée des deux époux – « un flux incessant de paroles qui étouffe toute tentative de respirer pour penser » – finit par révéler des fissures. Derrière la politesse, une vision du monde étriquée, conservatrice, et un poil antisémitisme qui affleure sans jamais se dire. Un fascisme discret, presque poli, mais terriblement banal. Sivadier aime ces zones troubles, où l’on rit avant de se rendre compte que le rire a des relents amers. « L’humour est un formidable levier, explique-t-il. Il permet de faire entrer des idées très dures sans que le spectateur se ferme. »
UN DUO D’ACTEURS AU SOMMET
Pour incarner les époux Meister, le metteur en scène retrouve deux complices de longue date : Norah Krief et Nicolas Bouchaud. « Ils possèdent une précision rythmique et une puissance comique qui font jaillir la cruauté des per- sonnages sans jamais tomber dans la caricature », souligne Sivadier. Leur duo, à la fois irrésistible et glaçant, joue avec la musicalité de Bernhard, cette manière unique de faire tour- ner les phrases comme une partition, jusqu’à l’obsession.
UNE COMÉDIE AUSSI DRÔLE QUE DÉRANGEANTE
Drôle, puissant et actuel, Tout est calme dans les hauteurs interroge la parole comme outil de domination, et rappelle que certaines idées nauséabondes ne disparaissent jamais vraiment. Un moment de théâtre jubilatoire et dérangeant, où l’on ressort en se disant qu’il est parfois nécessaire – et salutaire – de « montrer les monstres ».
• Texte Maître de Thomas Bernhard • Mise en scène : Jean-François Sivadier • Avec Nicolas Bouchaud, Norah Krief, Frédéric Noaille, Juliette Bialek