C'est une bande dessinée de science fiction plus terre à terre que jamais, habillée de paysages campagnards familiers et somptueux, d'oiseaux magnifiques libres comme l'air. En apparence, notre planète est plus apaisée et belle que jamais. Mais cette première impression est-elle la bonne ?
Cette ambiance idylique n'est que le début de ce récit inattendu, qui ne cesse de nous surprendre et nous ébahir tout du long. Aux manettes, l'autrice Jade Khoo, jeune bédéiste au talent indéniable, remarquée dès son premier album au titre énigmatique : Zoc.
Ici, elle joue sur les oppositions dès le titre : Terre ou lune. De même, sa couverture aux gris contrastés tranche de manière radicale avec les premières pages du contenu qui surprennent par leurs couleurs éclatantes.
D'emblée, la narration impose un tempo singulier : lent, retenu, presque suspendu, ici, rien ne presse. Les silences sont parsemés de pépiements d'oiseaux de toutes sortes et ont autant de poids que les dialogues. Jade Khoo fait le choix de la douceur dans le ton comme dans le dessin, chaque case est un tableau miniature, un hommage à la nature resplendissante et à l'enfance comme terrain de jeux. Comme on se sent bien dans ces pages, en ces lieux rassurants !
La vie semble tranquille et belle sur cette planète Terre. Mais où et quand se situe-t-on vraiment ? N'est-on pas en train de se leurrer ?
Les personnages principaux, deux amis esseulés et passionnés d'ornitholgie vivent chacun une vie solitaire voire, misérable. Rapidement, le récit bascule. L'enfance se termine de manière brutale pour l'un d'entre eux tandis que son compagnon poursuit une vie d'adolescent libre et heureuse. Cette énorme rupture dans le récit réoriente totalement l'histoire, on sort nous aussi de l'enfance pour basculer dans une autre atmosphère. L'autrice joue de sa palette de couleurs pour nous promener dans le temps et l'espace. On la laisse volontiers faire, ébahi·es.
Terre ou Lune parle de trajectoires personnelles sans jamais les enfermer dans un récit explicatif. Jade Khoo ne surligne pas, ne moralise pas. Elle laisse affleurer les tensions et les émotions : la peur de la solitude, la jalousie. Aux multiples questionnements de cet âge se rajoutent pour notre jeune héros exilé, ceux concernant ses parents. Cette gravité émotionnelle traverse tout l’album, discrète mais persistante, comme un fil conducteur de cette histoire à l'émotion palpable.
Le récit avance par fragments, par touches successives. Terre ou Lune mise sur la lenteur comme espace de réflexion. De la Terre à la Lune, on visite le récit en orbite, observant le tout d'en haut depuis notre vision de témoins oculaires totalement captifs du récit. On note une très belle cohérence entre le fond et la forme : tout est synonyme de sens : les décors tantôt lumineux tantôt inquiétants. Le dessin ne se contente pas d’illustrer le propos : il en est l’un des moteurs. Les variations de rythme, les respirations, les vides participent pleinement du sens. Jade Khoo fait confiance au lecteur, à sa capacité à habiter les marges, à accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Avec Terre ou Lune, Jade Khoo signe un chef-d'œuvre, ce n'est que son deuxième album mais tout porte à croire que nous n'avons pas fini d'entendre parler d'elle !
Je vous encourage à tenter ce voyage dans l'espace et le temps, vous serez déboussolé·es et ému·es comme rarement.
Gaëlle Coustier

