Solann, conteuse hors pair de nos paradoxes et de l’indicible, transforme la douceur en un puissant outil pour raconter la violence. Nourrie par des influences aussi diverses que le rap ou les sonorités orientales, elle puise aussi dans ses racines arméniennes pour construire ses chansons. Révélation féminine aux Victoires de la Musique 2025, son premier album, Si on sombre ce sera beau, est une véritable plongée cathartique. En tournée depuis deux ans, silhouette gracile, regard perçant, voix délicate, elle captive autant qu’elle trouble, avec une maturité déjà façonnée par les remous de la vie.
Comment allez-vous depuis la sortie en 2024 de votre premier EP Monstrueuse et du titre Rome, qui vous a révélée au grand public ?
Oh, c’est le bazar (rires) ! Tout est allé très vite. En deux ans, il y a eu énormément de changements, parfois assez déracinants. Mais j’ai une chance folle : être sur scène, découvrir les gens, les villes... et me découvrir moi-même aussi. À la base, je suis quelqu’un qui ne sort pas de sa chambre, et là je vis complètement le contraire.
Ça a été difficile de sortir de cette chambre ?
Oui, à certains moments. Mais je ne suis plus dans la peur comme avant. Il y a toujours un petit trac avant de monter sur scène, mais ce n’est plus une énorme épreuve, ça ne me sort plus autant de ma zone de confort. C’est surtout grâce au public. Les concerts se sont très bien passés, les gens ont été géniaux, et ça m’a beaucoup aidée à avancer.
Après l’Olympia l’année dernière, comment s’est passé le Zénith de Paris, le 25 mars dernier ?
C’était la meilleure soirée de ma vie ! J’étais sur scène avec mes amis, ma famille était dans la salle... J’étais si bien entou- rée. Le public était incroyable, j’étais très émue. Je crois que mon cerveau n’a pas encore bien réalisé que c’est déjà passé.
Vous sentez-vous apaisée aujourd’hui, avec le sentiment d’avoir tout dit comme vous le souhaitiez ?
Oui, ce soir-là, j’ai dit tout ce que j’avais à dire. J'étais là pour ça, je n’ai aucun regret, aucun remords... tout s'est passé comme je le voulais.
Après avoir “tout dit”, comment continuer votre catharsis à travers l’écriture ?
Je vais continuer pour tous les publics qui ne m’ont pas encore vue! Aujourd’hui les chansons sont écrites depuis un moment déjà, alors c’est davantage le fait de partager ces émotions avec le public qui me soigne.
ON PEUT TOUT DIRE, MAIS AVEC ATTENTION, EN PRENANT SOIN DES AUTRES.
Votre grand-mère aussi semble jouer un rôle très important...
C’est ma deuxième maman. Elle m’a élevée à partir de mes 15 ans. C’est une personne extrêmement forte, qui a vécu des choses très dures. Elle est mon pilier, la per- sonne la plus stable et la plus douce pour moi.
Que vous a-t-elle transmis ?
Elle m’a fait découvrir la musique classique. Elle m’a appris à me taire, à me poser, écouter et apprécier. Et puis, elle m’a appris à être têtue! Quand elle estime que c’est légitime, on ne lui dit pas « non », elle continue, c’est un bouledogue. Elle m'a appris à dire: « ma place est là, que ça plaise ou non, je suis ici, j’y suis pour les bonnes raisons et j’y reste. » J’ai aussi retenu d’elle que dans la vie, surtout à deux, il ne faut pas de routine, mais des rituels. C’est une jolie sagesse.
Quelles sont vos références en littérature et en musique ?
En littérature, j'ai toujours préféré la fiction aux choses réalistes. J’ai besoin d’embellissement, de fantaisie et de beaucoup de poésie. Mon papa, comédien, m’a transmis
le goût du fantastique, et ma mère, qui était costumière, avait beaucoup de livres d’art. Côté musique, avec mon père j’écoutais Barbara, une de mes idoles, Jacques Brel
ou Charles Aznavour. Avec ma mère, plutôt les standards du jazz. Aujourd’hui, j’aime beaucoup Björk, Mitski ou Rosalía qui est incroyable.
Vous avez commencé par le théâtre aussi...
Oui, j’y ai passé toute mon enfance et puis j’ai bifurqué vers la chanson. Mais ça ne m’a pas du tout servi pour la scène. Au théâtre, on joue un rôle, alors qu’avec ses propres chansons, c’est le contraire, on est très « soi ». Et il faut la trouver cette légitimité à être sur scène.
Avez-vous douté de votre légitimité ou avez-vous suivi les conseils de votre grand-mère?
J’ai écouté ma grand-mère! De toute façon je ne veux, ni ne peux faire un autre métier. Rien ne peut m’en empêcher.
Peut-on tout dire sur scène ?
Je ne m'empêche pas de dire quoi que ce soit, surtout que je ne considère pas avoir un discours haineux. On peut tout dire, mais avec attention, en prenant soin des autres.
La tournée se termine en décembre... et ensuite ? Le manque d’inspiration vous fait-il peur ?
Bien sûr le syndrome de la page blanche me fait peur. Mais je sais qu’en me laissant du temps, en découvrant d'autres styles de musique, d'autres façons de faire, je trouverai des choses. Et puis finalement, j’ai encore des choses à dire...
Propos recueillis par Elsa Chapon

