On croit connaître Robert Doisneau. Un baiser volé devant l’Hôtel de Ville de Paris, des enfants courant dans une rue, des amoureux, des silhouettes au détour d’un trottoir… À force d’être reproduites, certaines de ses images sont devenues des icônes, presque détachées de leur auteur. La grande exposition « Robert Doisneau. Instants donnés », présentée à La Sucrière à partir du 4 septembre, propose de regarder au-delà de ces photographies familières.
Avec plus de 350 clichés réalisés entre 1934 et 1992, le parcours traverse près de six décennies de création. Une plongée dans l’œuvre d’un photographe qui n’a cessé de s’intéresser aux autres : leurs gestes, leurs habitudes, leurs métiers, leurs joies, leurs solitudes et ces petits accidents du quotidien qui racontent souvent davantage une époque que les grands événements.
Un autre Doisneau à découvrir
L’exposition entend sortir Doisneau de l’image un peu trop confortable du photographe nostalgique du Paris populaire, car son travail est beaucoup plus vaste. À côté des scènes de rue et des enfants espiègles apparaissent des séries consacrées au monde ouvrier, aux mineurs, aux banlieues, mais aussi aux artistes, à la publicité et à la presse. Doisneau observe. Il attend. Il se place à hauteur d’homme. Son appareil ne cherche pas l’exploit ou le spectaculaire : il préfère le détail qui accroche le regard, la situation incongrue, le visage qui raconte une histoire sans avoir besoin de mots. Cette attention au quotidien donne à ses images une étonnante liberté. Elles peuvent être drôles, tendres, parfois mélancoliques, mais jamais indifférentes. Derrière l’apparente simplicité de ses photographies se dessine un véritable regard sur la société française du XXe siècle.
Lyon, vue par Doisneau
Pour les Lyonnais, l’exposition réserve une dimension particulière. Robert Doisneau est venu photographier Lyon en 1950 dans le cadre de son travail pour Vogue. Cette série, consacrée à la ville d’après-guerre, permet de retrouver une cité en pleine transformation, loin des représentations touristiques habituelles. Places, rues, façades, passants : Lyon devient sous son objectif un lieu vivant, traversé par des histoires individuelles. Certaines de ces photographies sont peu connues et permettent de mesurer l’écart entre la ville d’alors et celle que nous arpentons aujourd’hui. C’est aussi ce qui rend ces images particulièrement précieuses : elles ne se contentent pas de documenter Lyon. Elles captent une atmosphère, un rythme, une manière d’habiter la ville.
Des artistes, des ouvriers, des inconnus
Doisneau avait cette capacité à passer d’un univers à l’autre sans changer de regard. Il pouvait photographier Picasso, Giacometti ou Jacques Prévert comme il photographiait un enfant dans une cour ou un passant dans la rue. L’exposition donne ainsi une large place aux portraits d’artistes, mais aussi à des travaux moins immédiatement célèbres. Ce rapprochement est essentiel : chez Doisneau, la célébrité du modèle n’est jamais le sujet principal. Ce qui compte, c’est la rencontre. Le photographe savait également que le hasard se construit. Une image spontanée est parfois le résultat d’une longue attente, d’une attention aiguisée ou d’une intuition. L’exposition permet de mieux comprendre ce travail derrière les images.
Entrer dans l’atelier
« Instants donnés » ne se limite pas à un accrochage de photographies. Le parcours intègre des collages, des documents d’archives et des objets personnels de Robert Doisneau, ainsi que des espaces évoquant l’univers professionnel du photographe, de l’atelier au laboratoire photographique. Une trentaine de photographies vont par ailleurs être accompagnées de commentaires de Doisneau lui-même, issus d’archives sonores. Une façon de remettre sa voix derrière les images et de mieux saisir sa manière de travailler, de choisir et de raconter. Cette dimension est particulièrement intéressante à une époque où photographier est devenu un geste quotidien. Face à l’avalanche contemporaine d’images, Doisneau rappelle qu’une photographie est aussi être une manière de regarder, et surtout de prendre le temps de regarder.
La poésie du réel
C’est peut-être là que réside la modernité de Doisneau. Ses photographies appartiennent à un autre siècle, mais elles parlent encore de nous. De nos villes, de nos rapports aux autres, de notre façon de nous croiser sans vraiment nous voir. Chez lui, la poésie ne vient pas d’un monde idéal. Elle part du réel, avec ses imperfections, ses contradictions et ses éclats de grâce. Une scène ordinaire devient une histoire, un passant devient un personnage, une rue se transforme en décor. À La Sucrière, Lyon pourra redécouvrir un photographe que l’on croyait connaître. Et derrière les images devenues célèbres, retrouver ce qui faisait la force de son travail : une curiosité inlassable pour les êtres humains et cette conviction, simple que le merveilleux se cache souvent juste sous nos yeux.