C’est un matin orangé d’octobre, dans un lieu ouaté en bord de Saône, qu’Emmanuel nous a donné rendez-vous. Un caveau — on ne se refait pas — comme un clin d’œil taquin au Manu qui vieillit tel un bon vin. De là à dire qu’il se bonifie ? C’est une autre histoire. C’est même précisément celle d’Emmanuel 2, son nouveau spectacle qu’il présentera à Lyon le 17 décembre.
Vieillir, c’est souvent apprendre à pardonner. Dans votre spectacle, on sent ce pardon tendre envers vos parents et l’éducation rigoureuse que vous avez reçue. D’où vient cet apaisement ?
J’ai la chance de vieillir et d’être devenu père. Je réalise que mes parents faisaient comme ils pouvaient, avec leurs moyens à eux. Personne n’est formé pour être parent — c’est le seul CDI que tu garderas pour toujours avec le moins de formation possible. C’est un combat qui recommence chaque matin : réussir à tirer le meilleur de ce qui t’a été transmis et laisser le mauvais, qui revient toujours de manière subite. Un jour, ma fille m’a dit « je sais pourquoi tu t’énerves vite, c’est parce qu’on s’est beaucoup énervé sur toi petit ». Si j'avais eu des parents plus cools, est-ce que je serais devenu un meilleur artiste ? Peut-être que je n’aurais pas eu besoin de devenir artiste justement.
Vous partagez généreusement vos humiliations intimes pour le plus grand plaisir d’un public hilare. Comment gérez vous la honte ?
Je suis obligé d’en rire ! C’est devenu une façon de fonctionner. Depuis toujours, dans un environnement familial sévère, marqué par la culpabilité judéo-chrétienne du « il faut, il faut » — je me disais : « Mais, il faut pas rigoler un peu, les gars ? » Je croyais que toutes les familles vivaient comme la mienne, jusqu’à ce que je découvre que chez les autres, on pouvait rire. Et que c’était joyeux. Moi, je divertis les gens d’eux-même, de leur passé, de leur quotidien, avec ce qui, à l'époque, ne me faisait pas rire. Mais je regarde avec tendresse ce passé pas drôle. « Si je fais ce métier là, c’est justement pour ne pas avoir de plan de carrière, je veux que ce soit le bordel. »
Aujourd’hui, je ne me sens jamais autant chez moi que dans l’avion entre les deux destinations.
Vous appartenez à la génération 2000, celle des Foresti et Blanche Gardin. Que pensez-vous de la nouvelle vague d’humoristes ? Allez-vous voir du stand-up ?
Pas trop… ça peut me foutre le blues. Est-ce qu’on a encore notre place sur scène alors qu’on ne dit pas ce qui semble devoir être dit aujourd'hui par une nouvelle génération ? Comment on réussit à vieillir et faire évoluer notre taff dans ce monde qui change, en embrassant l’époque ? Parfois, quand je vois des gens de 30 ans jouer, je suis admiratif : t’as 30 piges et ce que tu viens de dire, c’est brillant ! Moi, j’ai mis 20 ans à formuler cette phrase. Donc je m’en sors avec ma sincérité, avec mon histoire atypique que personne ne peut raconter à ma place, et je ne charrie personne d’autre que moi. Peut-être que je me planque derrière moi-même ? (rires) Mais bon, c’est beaucoup plus confortable d’avoir 49 ans, que 30. Je veux réhabiliter la vieillesse. Je ne savais pas trop où me mettre à 30 ans — on me demandait mon plan de carrière. Or, si je fais ce métier-là, c’est justement pour ne pas avoir de plan de carrière, je veux que ce soit le bordel.
Dans Emmanuel 2, le Créole ressurgit, comme un pied de nez à cette langue qu’il fallait gommer à votre arrivée.
Absolument. Quand je suis arrivé ici, il fallait que je perde mon accent, je ne voulais pas être l’exotique de service. Donc je me planquais. Quand je rentre à la Réunion, je reprends mon accent, sinon mes potes se foutent de ma gueule. Aujourd’hui, je ne me sens jamais autant chez moi que dans l’avion entre les deux destinations.
Je divertis les gens d’eux-même, de leur passé, de leur quotidien
Vous êtes venu à Lyon pour présenter Kung Fu Panda, dont vous doublez le héros depuis des années. Ce personnage nourrit-il votre travail d’humoriste ? On a l’impression qu’il vieillit en même temps que vous…
Bien sûr ! La voix de Po évolue car il grandit avec moi, on bosse ensemble. Mes parents m’ont toujours dit que j’étais paresseux, ils croyaient que mon métier ne demanderait pas de travail. Mais pour fabriquer un personnage et se cacher derrière, il faut avoir travaillé. Il faut avoir cherché, exploré soit-même et l’histoire de quelqu’un d’autre. C’est un taff absolument passionnant que le métier d’acteur (de scène, de cinéma, de doublage) — c’est se prêter tout entier à une histoire.
Redoutez-vous une lassitude du métier en vieillissant ?
J’ai vu des comiques ne plus aimer les gens à force de les avoir trop observés. Je me protège de ça, et j’aime trop les gens. Mon public me dit régulièrement qu’il a de la chance de pouvoir vieillir avec moi. C'est super émouvant car on se suit. Bon, je ne peux pas aller boire un coup avec tout le monde… quoique, peut-être un petit godet ?
Quel est le meilleur conseil que l’on vous ait donné ?
Doucement, on est pressé. C’est ma coach d’interprétation Julie Vilmont qui me l’a appris. Et si toute son œuvre obéit à une dramaturgie plus proche du théâtre que du stand-up, c’est sans doute parce qu’il en revient toujours à cette conviction : « La justesse est la moindre des politesses, me répétait Julie », conclut Manu.
Propos recueillis par Louise Grossen

