Il est des livres qui laissent une trace durable. Mon vrai nom est Élisabeth, premier ouvrage d’Adèle Yon, en fait partie. Publié cet hiver et à (re)découvrir d’urgence à la rentrée si vous n’aviez pas lu ce roman inclassable — entre enquête, essai et autofiction — il s’attaque aux silences d’une lignée féminine rongée par la peur de la folie.
UNE ENQUÊTE LITTÉRAIRE AU CŒUR DE LA FOLIE FAMILIALE
Au cœur du livre, une figure absente : Elisabeth, dite Betsy, arrière-grand-mère de l’autrice, internée sous contrainte au début des années 1950. Schizophrène diagnostiquée, elle est le non-dit par excellence, celle dont le nom ne se prononçait pas. De cette femme morte bien avant sa naissance, Adèle Yon ne sait presque rien, sinon quelques anecdotes confuses, une image floue transmise de génération en génération, entre tabou, peur et superstition. Entrecroisant entretiens, archives et souvenirs fragmentaires, l’autrice — normalienne et chercheuse — transforme une histoire familiale en enquête littéraire.
LA MÉMOIRE COMME TERRAIN D’ENQUÊTE
Tout commence par une recherche universitaire sur les doubles féminins au cinéma. Très vite, la théorie se heurte au réel : la fiction fait irruption dans l’histoire personnelle. Adèle Yon exhume une mémoire douloureuse, documente des violences psychiatriques oubliées (électrochocs, lobotomie, isolement). Elle redonne une dignité à cette femme longtemps perçue comme « folle », en la replaçant dans le contexte d’une époque où l’internement des femmes jugées dérangeantes était monnaie courante.
UN RÉCIT D’ÉMANCIPATION TRANSGÉNÉRATIONNEL
Mais au-delà de la restitution historique, c’est une quête d’identité que mène la narratrice. À travers ce récit, c’est aussi sa propre peur — celle d’un destin psychique inscrit dans la lignée — qu’elle confronte. Le livre fait ainsi entendre plusieurs voix féminines, toutes marquées par l’angoisse de « devenir comme elle ». En reconstituant le puzzle de Betsy, Yon offre à sa famille, et à ses lectrices, une parole libératrice.
Écrit dans une langue fluide, toujours empreinte de respect, Mon vrai nom est Élisabeth frappe par sa justesse. C’est un texte qui ne cherche pas l’effet, mais la réparation. Il interroge ce que signifie hériter — non pas seulement d’un patrimoine ou d’un nom, mais d’un silence, d’un regard, d’une peur.
À lire pour celles et ceux que passionnent les récits de filiation, les enquêtes identitaires et la réinvention des formes littéraires...