Cet été 2026, Les Nuits de Fourvière célèbrent leurs 80 ans. Huit décennies de spectacles à ciel ouvert, de concerts mythiques et de créations qui ont façonné l’imaginaire du Théâtre antique lyonnais. Pour cet anniversaire, le festival déploie une édition ambitieuse : huit bals populaires, des créations inédites, le retour du cirque à Lacroix-Laval, une ouverture signée Circa et une programmation mêlant grandes figures internationales et nouvelles voix. Rencontre avec Vincent Anglade, directeur artistique, pour évoquer cette édition placée sous le signe de la joie, du partage… et du mouvement.
Cette édition 2026 marque les 80 ans des Nuits de Fourvière. Qu’est-ce que représente aujourd’hui cette anniversaire ? C’est une aventure assez exceptionnelle. Peu de festivals peuvent raconter une histoire aussi longue! Les Nuits sont nées en 1946, dans un contexte assez particulier, juste après la guerre, avec cette idée presque vitale de redonner aux gens des raisons de se retrouver autour du spectacle vivant. Il y avait déjà cette intuition que la culture pouvait rassembler, réparer, recréer du lien. Depuis, le festival a grandi sans jamais perdre ce rapport très fort au territoire, au patrimoine et au public. Fourvière, ce n’est pas seulement une programmation : c’est un lieu chargé d’histoire, un théâtre antique qui résonne avec chaque époque. Aujourd’hui, dans une société fragmentée, ces moments collectifs sont essentiels. Les gens viennent autant pour les artistes que pour cette envie d’être ensemble…
Vous avez parlé d’une édition “joyeuse”, tournée vers l’avenir. Comment construit-on une programmation anniversaire sans tomber dans la nostalgie ? La tentation pourrait être grande de regarder uniquement dans le rétroviseur, parce que les Nuits ont accueilli tellement d’artistes et de moments marquants. Mais un anniversaire, ce n’est juste célébrer le passé : c’est aussi faire un voeu d’avenir. On voulait donc une édition lumineuse, traversée par une énergie d’optimisme. C’est aussi pour cela qu’on ouvre le festival avec Revoir les étoiles de la compagnie australienne Circa. Ce magnifique spectacle de cirque s’inspire de La Divine Comédie de Dante et raconte ce moment où, après avoir traversé l’obscurité, on retrouve enfin la lumière. C’est une très belle métaphore pour cette édition ! Et puis cette création aura aussi une vie au-delà de Fourvière, puisqu’elle sera reprise ensuite sous la nef du Grand Palais.
Le fil rouge de cette édition, ce sont ces 8 bals imaginés tout au long du festival. Pourquoi avoir placé la danse et la fête au centre des 80 ans ? Parce qu’un anniversaire se fête ensemble ! On avait envie que le public soit pleinement acteur de cette édition, qu’il ne soit pas seulement spectateur. Ces bals créent une forme de porosité entre la scène et la salle. Il y aura des formats très différents : un roller disco avec Polo & Pan et Josépha Madoki, un bal masqué, une block party pour enfants, des soirées électro géantes… On retrouve aussi des propositions plus étonnantes comme le Karaoké de la danse de Philippe Decouflé, où l’on reproduit des mouvements plutôt que des paroles. Tout cela raconte une même envie : remettre le corps, la joie et le collectif au centre du festival.
Les Nuits de Fourvière ont toujours mélangé les disciplines. Pourquoi cette hybridation est-elle devenue l’ADN du festival ? Parce que le spectacle vivant est multiple par nature. Aux Nuits, on aime les artistes qui déplacent les frontières, créent des passerelles entre les formes. Un concert peut devenir une performance, un spectacle de danse peut dialoguer avec la musique électro, le théâtre peut rencontrer le cirque… Cette pluridisciplinarité fait partie de l’identité du festival. Elle permet aussi de créer des surprises, des frottements artistiques. Le public vient aussi avec cette confiance-là : celle de découvrir des choses inattendues.
Cette année encore, la programmation navigue entre artistes ultra populaires et des propositions plus audacieuses. Comment trouvez-vous cet équilibre ? Construire une programmation, c’est presque une recette de cuisine très complexe. Il faut trouver un équilibre entre les disciplines, entre les grandes figures attendues et les découvertes, entre les propositions fédératrices et celles qui déplacent un peu le regard. Les grandes têtes d’affiche permettent aussi de soutenir des créations plus émergentes. Et puis on demande au public de nous faire confiance. Cette confiance, elle se construit dans le temps. Par exemple, cette année, j’ai très envie que les gens découvrent le travail de l’architecte et artiste Feda Wardak au SUBS. Il propose une installation monumentale autour de l’eau en Afghanistan, activée par plusieurs artistes invités. C’est extrêmement visuel, très impressionnant, mais aussi profondément contemporain dans le propos. Fourvière, c’est cet endroit où l’on peut confronter la fête à des œuvres plus sensibles, ou politiques.
Il y a aussi un vrai dialogue entre générations dans cette programmation. Était-ce une volonté forte pour ces 80 ans ? Oui, totalement. C’est même l’une des plus grandes émotions du festival : voir des générations différentes partager une même soirée. Il y a des grands-parents qui racontent leurs souvenirs des Nuits à leurs petits-enfants. Et aujourd’hui, ces enfants viennent à leur tour avec leurs propres références musicales ou artistiques. Cette diversité dans les gradins est magnifique. Les Petites Nuits, les spectacles familiaux, les propositions immersives… tout cela participe à cette idée d’un festival fédérateur.
Les artistes liés aux Jeux Olympiques de Paris 2024 occupent aussi une place importante cette année ? Les cérémonies des Jeux ont montré à quel point la création artistique pouvait devenir un immense moment populaire et collectif. Thomas Jolly a réussi à réunir des univers très différents avec beaucoup d’audace. On retrouve cette énergie chez plusieurs artistes programmés cette année, comme Eddy de Pretto ou certaines figures de la scène chorégraphique contemporaine. Ce sont des artistes qui mélangent les codes, créent des formes hybrides et accessibles.
Parmi les créations 2026, laquelle symbolise le mieux l’esprit des Nuits aujourd’hui ? Eh bien justement, le projet imaginé par Eddy de Pretto avec Maud Le Pladec représente bien cet esprit. C’est un concert dansé, une forme hybride où la musique dialogue avec le mouvement et la scénographie. On retrouve là ce supplément d’âme propre aux Nuits : un projet qui surprend, qui déplace les habitudes et ouvrent des univers nouveaux.
Comment expliquez-vous que Fourvière reste un lieu aussi mythique pour les artistes comme pour le public ? Parce qu’il y a une émotion très particulière ici. Quand on entre dans le Théâtre antique, on ressent immédiatement quelque chose. Les artistes parlent de l’intensité du lieu, de cette proximité avec le public, de cette sensation quasi hors du temps. Et puis il y a toute la mémoire du festival. Les Nuits ont accueilli tellement de spectacles marquants qu’elles font désormais partie de l’histoire culturelle française. D’ailleurs, pour ces 80 ans, un livre intitulé Les Nuits de Fourvière : au cœur du festival paraîtra aux éditions La Martinière. Il mêlera archives, photographies et souvenirs pour raconter cette histoire collective !
Après 80 ans d’histoire, comment imaginez-vous les Nuits de Fourvière dans vingt ans ?
Haha, c’est une question piège aujourd’hui, tant ce qu’on pensait acquis paraît désormais plus fragile. Mais ce que je souhaite profondément, c’est que les Nuits restent ce grand rendez-vous attendu par les Lyonnais, ce moment où une ville entière se retrouve autour du spectacle vivant. Si, dans vingt ans, les gens ressentent encore cette émotion particulière en entrant dans le Théâtre antique, alors les Nuits auront continué à remplir leur mission !
Un anniversaire, ce n’est pas seulement célébrer le passé : c’est aussi affirmer un désir d’avenir.

