Dixième album studio, Paris Amour s’écoute comme un film intérieur. Un récit fragmenté, sensible, où Paris devient à la fois décor, partenaire et témoin. Vingt-cinq ans après ses débuts, Keren Ann signe un disque de maturité lumineuse, précis et habité. Rencontre.
Paris Amour : deux mots simples, presque évidents, mais chargés. Quelle est aujourd’hui votre relation à Paris, cette ville où vous êtes arrivée adolescente et qui traverse tout l’album ?
Paris traverse l’album comme une toile de fond cinématographique. Paris Amour n’est pas vraiment un album sur Paris, mais un album de Paris. J’y vis depuis que j'ai 11 ans, mes parents s’y sont rencontrés. C’est ma Ville Lumière. Il y a cet aspect très photographique : la mémoire, les visages croisés, ce qu’elle a vu passer…
L’album oscille entre titres solaires et climats plus introspectifs. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ? La mélancolie est un territoire que je connais bien, mais je ne la vois pas comme quelque chose de sombre. Elle peut être très solide, presque structurante.
Vos textes frappent par leur précision, leur économie de mots. Comment travaillez-vous cette langue très directe, parfois piquante ? Le choix des mots est fondamental. J’écris énormément, je note tout, puis je taille, j’élague. Il s’agit aussi de savoir quand laisser entrer la lumière. Quand on est jeune, on écrit de façon très intuitive, presque chantante par instinct. Aujourd’hui, c’est différent. Le temps n’existe plus de la même manière. Il y a davantage de labeur, de forme, de ciselage. Trouver ce qui est beau dans la forme prend du temps — et c’est précisément ce temps-là qu’il faut défendre, notamment à l’heure où l’IA interroge la création.La Sublime Solitude ouvre l’album sur un oxymore fort.
Que raconte votre rapport actuel à la solitude ? Nous en avons tous besoin. Je parle d’une solitude sublime et solaire, indispensable pour un auteur. Elle me permet de créer. On peut être multitâche, mais lorsqu’on se concentre sur un sujet, il faut un espace qui le permette. Pour les femmes qui créent, ce temps de fermentation est essentiel, je crois. Cette chanson s’adresse à quelqu’un, mais aussi à moi. Elle célèbre le fait d’être femme, maman, et de pouvoir aussi fermer une porte, ménager un espace à soi. On décrit souvent la solitude de manière mélancolique. J’avais envie d’en faire un éloge, de la penser comme une conquête. C’est comme entrer dans la maison de quelqu’un qui compose : c’est une pièce qui peut sembler obscure, mais qui est en réalité très lumineuse.Vos albums sont reconnaissables dès les premières mesures.
Comment définiriez-vous l’identité sonore de Paris Amour ?
Je l’imagine comme une maison solide, avec des murs parfois sombres mais traversés par énormément de lumière. Une maison confortable, ouverte aux éléments, avec une vue imprenable et un parfum sauvage. Cela fait 25 ans que je cherche cette identité sonore. Au départ, il y a l’intuition, puis vient l’exigence. On vise la justesse : dans le mot, mais aussi dans la façon dont il résonne avec une mélodie, une progression harmonique. Sur l’album, le groupe évolue : : guitare, basse, batterie, claviers, trompette. Parfois un orchestre de cordes, parfois beaucoup d’électronique. Je cherche un son vibrant, pas compressé, avec de la place pour la voix, pour les silences, les soupirs…
Opéra, quatuor à cordes, podcasts, formes hybrides…Ces détours nourrissent-ils votre écriture ? Oui, profondément. Ces projets parallèles m’obligent à ralentir, à poser l’écriture autrement. Travailler trois jours sur un poème, écrire pour l’opéra, penser en actes, en visions…tout cela nourrit directement mes chansons. J’aime explorer différents médiums, des lieux très intimes, et je sais déjà que tout cela influencera sûrement un prochain album !Vous sentez-vous plus libre aujourd’hui qu’à vos débuts ? En réalité, je me suis toujours sentie très libre : je me suis toujours écoutée. Je n’ai pas de malaise avec mon parcours. Ce qui compte pour moi, c’est l’authenticité, la sincérité. Les formes changent, les contraintes aussi, mais je n’ai jamais cessé de faire ce que j’avais besoin de faire. Comment imaginez-vous Paris Amour sur scène ? Comme quelque chose de vivant, en mouvement. Il y aura plusieurs formes : du solo, une formation à quatre musiciens… J’aime qu’il se passe quelque chose d’unique sur scène. Différente à chaque concert. J’aime que la création ne s’arrête jamais d’un soir à l’autre. La scène est une rencontre, une question de fréquences, de sensations, d’émotions partagées.
Qu’aimeriez-vous que les auditeurs emportent après l’écoute ?
S’ils ont pris quarante minutes pour écouter l’album de bout en bout, j’aimerais qu’ils en sortent avec ce sentiment que laisse un très beau livre. Je n’ai pas besoin d’être comprise, mais de provoquer des émotions. Je me vois comme une raconteuse d’histoires. Et sur scène,j’aimerais surtout que les spectateurs aient le sentiment d’avoir vécu une véritable expérience. Quand vous repensez à votre parcours depuis Jardin d’hiver, qu’est-ce qui vous surprend le plus ? À la fois tout et rien. Ce qui me surprend, c’est la diversité des formes de musique que j'ai explorées (BO, opéra, théâtre, danse...). Mais ce qui me remplit toujours autant, c’est d’écrire une belle chanson. Rien ne procure plus de plaisir aujourd’hui.
Si Paris Amour résumait une période de votre vie ? Ce serait ce chapitre-là, que je viens de vivre. Celui de la compréhension, de la leçon, du regard posé avec empathie. Un moment où les choses se verbalisent, où les choses se verbalisent, où l’angle est trouvé….
Propos recueillis par Carole Cailloux
PARIS AMOUR N’EST PAS VRAIMENT UN ALBUM SUR PARIS, MAIS UN ALBUM DE PARIS.


