Elles célèbrent plus de cinquante ans de carrière en duo avec 55, un coffret de trois CD réunissant 55 titres, dont 25 inédits. Nées à Bayonne, les pianistes Katia et Marielle Labèque parcourent les scènes du monde entier avec une liberté musicale rare, mêlant musique classique, création contemporaine et rencontres inattendues, tout en élargissant le répertoire pour deux pianos avec une audace devenue leur signature. Elles racontent d’une même voix une vie de travail et de curiosité jamais rassasiée et nous donnent rendez-vous au Biarritz Piano Festival le 27 juillet.
Quel rapport entretenez-vous avec le Sud-Ouest ?
Nous sommes nées à Bayonne, d’une mère italienne, professeure de piano, et d’un père installé au Pays basque. Il jouait à l’Aviron Bayonnais et était interne à l’hôpital de Bayonne. Mais nous sommes parties très jeunes, à 11 et 13 ans. C’est beaucoup plus tard, vers 2005, lorsque nous avons commencé à jouer avec des musiciens basques, que nous avons renoué avec cette culture.
Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ici ?
La plage où nous allions à pied depuis la maison, l’école d’Hendaye-Plage… Nous avions beaucoup d’animaux : des tortues dans le jardin, des poules, et nous allions chercher les œufs le matin. Et puis il y avait de la musique partout. Notre mère enseignait le piano et il y avait constamment des élèves à la maison. Nous avons grandi dans un univers très joyeux, entourées de musique classique, d’opéras, mais aussi de chants basques. Notre père adorait les chœurs. À Noël, des chanteurs parcouraient les villages et venaient chanter devant les maisons. Puis nous avons tout quitté pour entrer au Conservatoire de Paris. Mais nous sommes très attachées au Pays Basque, à sa beauté. C’est toujours très émouvant d’y revenir pour jouer.
Nous sommes très attachées au Pays Basque.
Le piano est donc arrivé très tôt dans votre vie.
Oui, notre mère avait une discipline très exigeante. Elle disait qu’elle voulait nous offrir cette possibilité, même si un jour nous décidions d’arrêter. Grâce à ce travail, nous avons pu préparer une carrière internationale.
Vous travailliez déjà ensemble ?
Non. Nous avons fait toutes nos études comme pianistes solistes. L’idée du duo est venue plus tard, après le Conservatoire de Paris. Nous avions 16 et 18 ans et nous ne voulions pas nous séparer. À l’époque, il existait très peu de duos de piano. Nous avons construit ce chemin instinctivement et nous sommes très heureuses d’avoir inspiré une nouvelle génération de duos.
Et aujourd’hui, comment travaillez-vous ?
Chacune de son côté, puis ensemble. Cette année, nous étions à Los Angeles, à Séoul, à Taïwan… alors il y a des pianos partout : dans les salles, les sous-sols, les garages à pianos ou les loges. On trouve toujours. Chez nous, à Rome, nous travaillons en moyenne six heures par jour. Pour que les gestes deviennent automatiques, que tout devienne organique entre nous, il faut énormément de répétitions. Nous avons besoin de cela pour nous sentir libres pendant le concert et y prendre du plaisir.
Votre premier disque est sorti en 1970, sous la direction artistique d’Olivier Messiaen. Vous aviez 18 et 20 ans. Quels événements vous ont le plus marquées ?
Schönbrunn à Vienne, il y a dix ans, devant 100 000 personnes. Et puis Berlin, avec 33 000 spectateurs. Les groupes de rock ont l’habitude de cela, pas nous. C’est magnifique, mais aussi très impressionnant, surtout lorsqu’on sait que le concert est retransmis dans le monde entier.
Vous avez aussi rencontré des artistes immenses.
Oui, nous avons eu énormément de chance. Des musiciens de jazz comme Miles Davis, Herbie Hancock ou Chick Corea ; de grands chefs d’orchestre comme Simon Rattle, rencontré à 20 ans et avec qui nous jouons toujours ; mais aussi des compositeurs comme Luciano Berio, Pierre Boulez, Olivier Messiaen et Philip Glass, qui a été une immense source d’inspiration pour nous.
Votre liberté artistique vous a parfois valu des critiques.
Oui, parce que nous jouions George Gershwin ou Leonard Bernstein dans des salles classiques. Et puis nous avons participé au Grand Échiquier de Jacques Chancel. Aujourd’hui, tous les jeunes artistes passent à la télévision, mais à l’époque, c’était mal vu. Rhapsody in Blue a pourtant été un immense succès. Nous sommes alors parties vivre en Angleterre, en Italie, et jouer dans le monde entier.
Vous avez toujours voulu ouvrir la musique à d’autres horizons.
Lorsque nous avons formé notre duo, il n’y en avait presque pas. Le répertoire pour deux pianos reste limité ; nous avons voulu l’enrichir avec de nouvelles œuvres. Bryce Dessner, Nico Muhly ou Philip Glass ont écrit pour nous.
Jusqu’à Thom Yorke et Madonna !
Madonna s’est toujours battue pour encourager les femmes à être libres, fortes et indépendantes. Pour ce nouveau disque, 55, nous avons choisi des compositrices qui se sont battues elles aussi, comme Fanny Mendelssohn, Nina Simone ou Margaret Bonds. Thom Yorke est un véritable génie musical et nous avons eu la chance de partir en tournée avec lui.
Comment cela se passe-t-il avant de monter sur scène ? Avez-vous le trac, des rituels ?
Nous voyageons toujours avec du chocolat noir, de très bonnes tisanes, des avocats et des galettes de riz ! Avant de monter sur scène, nous nous maquillons et restons assez tranquilles, même si l’on ne monte pas sur scène comme on va au marché de Saint-Jean-de-Luz ! Nous sommes surtout très concentrées. Tout dépend de la préparation, de la salle, des pianos… mais nous aimons profondément être sur scène.
Cet album, est-ce un anniversaire ? Une fête ?
C’est vraiment une fête. Le chiffre 55 nous plaisait : c’est comme deux fois les cinq doigts de la main, et aussi 55 ans d’enregistrements. Mais comme le dit Patti Smith, qui est elle aussi un très bel exemple de femme forte et libre : « Tout le meilleur reste à venir ! »
Propos recueillis par Elsa Chapon

