Depuis plus d’un an, en parallèle de ses chroniques pour France Inter, Jessé parcourt les scènes de France avec son premier seul-en-scène, Message personnel. À travers le rire, il évoque son vécu, ses échecs et ses victoires. Une voix à laquelle s’ajoute aujourd’hui celle de l’écrivain, avec Les Bateaux sur la Terrasse, un premier roman intime consacré aux relations intrafamiliales, au pardon et à l’éveil à soi. Rencontre.
Ton spectacle « Message personnel » tourne depuis plus d’un an à guichets souvent fermés. Comment vis-tu ce succès précoce pour un premier seul-en-scène ?
J'en suis très heureux. C'est un succès qui a été grandissant, car au début, j'ai joué dans des salles de 8 à 20 personnes qui n'étaient pas du tout pleines. Alors maintenant, lorsque j'arrive dans une salle remplie de 800 personnes, je chéris ce moment et je sais me remémorer que ça n'a pas toujours été le cas.
D’ailleurs, « Message personnel », est-ce un hommage au titre du même nom de Françoise Hardy ?
Oui, tout à fait. C’est la chanson préférée de ma mère. C’est aussi une musique que j'ai découverte grâce au film 8 femmes, que j'ai absolument adoré.
Le 8 janvier dernier paraissait ton premier roman : Les Bateaux sur la Terrasse, une œuvre complexe et profonde, directement inspirée de ton histoire familiale. Comment est née l’envie de, cette fois-ci, laisser une trace indélébile sur le papier, de faire de tes pensées un livre plutôt qu’un deuxième spectacle ?
L'envie est née de me séparer du fait d'être drôle. Au début, je pensais que ce serait un deuxième spectacle, mais très vite, j’en ai eu assez de cette injonction à la blague, et c’est comme ça que l’idée du roman m’est venue. Évidemment, une part d’humour persiste dans le livre, c’est plus fort que moi, mais l’envie première a été celle d'écrire sans injonction au rire.
Harcèlement, pardon, relations familiales : le roman aborde des thèmes forts, parfois douloureux. En quoi était-ce important pour toi d’aborder ces thèmes ? Qu’est-ce qui t’a poussé à les affronter frontalement, sans le filtre du rire ?
J'avais atteint la maturité nécessaire. Je n'aurais pas pu écrire ce livre si je n'avais pas écrit le spectacle avant. J'étais arrivé à ce moment-là où je pouvais écrire un livre qui n'accuse pas, qui n'en veut pas, mais qui tente de réconcilier grâce à l’amour. Je n'aurais pas été capable de l'écrire plus jeune.
Le livre m'a aidé à pardonner à ma mère, à avancer et à renouer avec le lien si fort qu'on avait plus jeune
Comment s’est déroulée l’écriture du livre ? As-tu trouvé l’exercice plus exigeant, moins instinctif que l’écriture d’un spectacle, ou au contraire plus libérateur ?
C'était plus instinctif. Ça m’a surtout permis d’être plus proche d'une forme de vérité en n’ayant pas cette injonction à faire rire. Comme je me raconte personnellement, c’était plus simple, mais aussi plus douloureux car j'ai dû me replonger dans des épisodes familiaux traumatiques. J'avais surtout envie d'écrire ces lignes pour me libérer d'un poids. Ce sont certes deux exercices très différents, mais je crois qu'on me retrouve partout : dans mes chroniques, mon spectacle, mon roman. Je ne trahis pas qui je suis dans aucun de ces exercices.
Depuis sa sortie, le roman est largement salué et certains parlent déjà de révélation littéraire. Est-ce un accueil que tu attendais ? Cela te donne-t-il envie d’élargir ta carrière à celle d’écrivain ?
Je ne m’y attendais pas du tout. Je suis très content des critiques et aussi du fait que le livre marche en librairie, que les gens en soient contents. Je n'avais pas du tout anticipé que ça pourrait à ce point marcher. Est-ce que j'en écrirai un deuxième ? Je ne sais pas encore. J'ai vraiment aimé l’exercice, alors je pense être amené à le refaire, mais je ne sais pas encore dans quelle temporalité.
Ton premier spectacle comme ton premier roman rencontrent un fort écho public. Comment expliques-tu cette résonance immédiate ?
Je ne l'explique pas. Je crois qu'il y a une forme de magie, de chance d'être au bon endroit au bon moment. Cela tient peut-être aussi au fait que je pars de l’intime pour aller toucher l'universel. En parlant de moi, j'essaye de parler des autres sans jamais trop me regarder. Souvent, les gens sont touchés parce que le spectacle ou le livre fait résonner en eux des épisodes similaires déjà traversés, quand bien même ces épisodes seraient différents de mon vécu. Je crois que c'est pour ça que ça marche et que les gens s'y retrouvent.
Tu as souvent évoqué les épisodes de harcèlement auxquels tu as fait face durant l’adolescence. Aujourd’hui, alors que ta voix porte largement, as-tu le sentiment d’avoir transformé ces blessures en force créative ?
D'une certaine manière, oui, bien sûr. Après, je fais attention à ne pas trop donner d'importance à mes bourreaux dans la personne que j'ai construite aujourd’hui. Je crois qu'il ne faut pas trop les remercier, même si, évidemment, une part de moi ne serait pas qui elle est sans eux. J’ai aussi trouvé la force d’écrire ce spectacle, ces chroniques et ce roman dans ma famille, avec ma grand-mère et ma mère. Je ne dois pas tant à mes bourreaux, finalement. Tout ce que je me dois, je me le dois à moi-même et à l'amour de ma famille.
Les Bateaux sur la terrasse n’est-il qu’un intermède dans ton parcours ou l’ouverture d’un nouveau chapitre artistique ? Comment imagines-tu, à l’avenir, le dialogue entre l’humour et l’écriture ?
Ce livre est l'ouverture d'un nouveau chapitre. Maintenant, sur quoi vais-je cibler la suite ? Je n’en sais absolument rien. Je sais juste que je suis en pleine tournée, que je fais des dédicaces et que je rencontre ceux qui me lisent et me soutiennent partout en France. Et ça, c'est génial. Après, je vais partir en vacances, et peut-être que l'année prochaine, je reviendrai avec d'autres projets d’écriture quand le spectacle se terminera. Peut-être un prochain roman. Mais il faut d’abord que je réfléchisse à ce que je veux dire.
Le roman pose une question centrale : comment pardonner à ceux qui nous ont aimés maladroitement. L’écriture t’a-t-elle permis d’esquisser une réponse personnelle ? Ou de déplacer la question ?
Je crois que le livre apporte un élément de réponse à ça. Il essaie d'aider sur cette question, en tout cas. Je ne sais pas si j'y réponds entièrement, parce que c’est une question complexe et que ça prend toute une vie pour y répondre, mais le livre m'a aidé à pardonner à ma mère, à avancer et à renouer avec le lien si fort qu'on avait plus jeune. Maintenant, j'espère aussi qu’il pourra aider les autres, à mon petit niveau.
Et justement, une fois le livre lu, qu'est-ce que ta mère t’en a dit ?
Elle m'a dit merci. Ça m'a vraiment marqué parce que j'étais suspendu à son avis. J'avais peur de sa réaction, même si elle ne découvrait rien dans ce livre. En tout cas, elle m'a dit que c'était un beau cadeau, qu'elle avait compris et qu’il allait infuser en elle.
Et maintenant, quelques questions plus légères pour mieux te connaître !
• Si tu étais un objet ? Un réveil, parce que je suis toujours très à l’heure !
• Un film ? Wicked, pour vivre dans un monde magique.
• Une série ? Charmed, évidemment. Pour être comme les sœurs Halliwell.
• Une chanson ? Long Live de Taylor Swift : une chanson qui parle de comment s'entraider et comment ce qu'on crée appartient à tous et nous unit.
• Un livre ? Ce que je sais de toi, d’Éric Chacour.
• Un animal ? Mon patronus dans Harry Potter, c'est un chat sans queue, un Manx cat. Je pense que le caractère du chat me va bien.
• Une saison ? L'automne. J'aime quand tout se met un peu à nu et que tombent les masques.
• Une citation ? Une d'Oscar Wilde que je cite en ouverture de mon livre : « Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent. » — issue du Portrait de Dorian Gray.
Propos recueillis par Candice Tupin
Livre Les bateaux sur la terrasse de Jessé Rémond Lacroix, publié aux éditions Robert Laffont depuis le 8 janvier 2026.
Jessé est en tournée jusqu'au 24 avril 2027, où il fera le show dans la salle "Le Fémina" à Bordeaux. Prochaines dates : Lagny le 29/05. Une date près de Lyon au Radiant-Bellevue, à Caluire et Cuire.


