Figure insaisissable de la scène contemporaine, Grems construit depuis plus de vingt ans une œuvre en mouvement, à la croisée du graffiti, du design graphique et de la musique. Chez lui, les disciplines ne s’additionnent pas : elles se contaminent, se prolongent, se répondent.
Né dans la rue, nourri par la culture hip-hop, formé aux Beaux-Arts sans jamais s’y enfermer, il développe une pratique où l’expérimentation prime sur le cadre. Chaque projet devient un espace d’essai, entre abstraction visuelle, écriture instinctive et direction artistique.
Dans cet entretien, il revient sur ses origines, son rapport à l’indépendance et cette dynamique constante entre liberté, contrainte et création. Une plongée dans un univers où tout circule, d’un mur à l’autre, d’un son à une image. Rencontre
Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Michael Eveno. Je suis artiste plasticien. Je viens du graffiti et de la culture hip-hop. J’ai d’abord été designer graphique, puis je suis devenu artiste plasticien il y a environ huit ans.
Parle-nous de cette cover de MokaMag,
que représente-t-elle ?
J’ai réalisé un exercice graphique dans la continuité de ma pratique. Il s’agit d’une segmentation d’un élément issu du graffiti, en l’occurrence le motif. Je l’ai isolé pour repartir de cette base et développer un travail entièrement abstrait et graphique.
Chez toi, qu’est né en premier : le geste, le son ou l’idée ?
Chez moi, tout commence avec le graffiti. Ensuite sont venues la bande dessinée, puis la culture hip-hop. Le geste est donc à l’origine, et le reste s’est construit autour.
Les Beaux-Arts t’ont-ils cadré ou libéré ?
Les Beaux-Arts m’ont surtout appris à décadrer, à me libérer, à comprendre et à me cultiver. Cela dit, ils ne représentent qu’une petite partie de l’apprentissage. Beaucoup de choses essentielles ne s’y apprennent pas.
Tu écris pour être compris ou pour faire ressentir ?
J’écris par réflexe, dans une logique purement hip-hop, pour me dépasser et améliorer mon flow. Mais il y a aussi une dimension réparatrice : l’écriture agit presque comme une forme de thérapie.
Refuser les cases : choix ou nécessité ?
Les cases sont souvent réductrices, utilisées pour simplifier ce qu’on ne comprend pas. Je ne dirais pas que c’est un choix ou une nécessité : on est toujours, d’une manière ou d’une autre, assigné à une case. Le système actuel laisse peu de place à la liberté réelle. Pour ceux qui refusent les chaînes, la liberté devient un mode de vie.
Comment dialoguent musique, graphisme et direction artistique ?
Pendant longtemps, je pensais qu’ils ne dialoguaient pas, donc je les séparais. Puis j’ai compris qu’ils étaient profondément liés. Ce déclic est venu quand j’ai assumé pleinement mon travail, notamment à travers mon image. J’ai réalisé que la densité de mon écriture était la même que celle de mes images : quelque chose de plein, de chargé, presque saturé.
L’indépendance est-elle encore réelle pour toi aujourd’hui ?
Oui, totalement. D’ailleurs, je n’ai pas vraiment d’autre option. Le système propose souvent des compromis perdants, donc j’ai choisi l’indépendance pour perdre le moins possible.
Te sens-tu en marge ou ailleurs ?
Je ne me sens ni en marge, ni ailleurs.
Quel regard portes-tu sur l’évolution du graffiti ?
Le graffiti se porte très bien, il se renouvelle constamment. Il connaît des hauts et des bas, mais il reste vivant. J’en suis toujours un grand passionné, donc je préfère l’observer avec respect plutôt que de le juger.
Le mur reste-t-il encore un espace de liberté ?
Oui, totalement. C’est comme une feuille blanche ou une toile.
Quelles rencontres ont compté pour toi ?
Juli Suzin et Véronique Bourguin, lors de l’atelier Reflex que je suivais avant les Beaux-Arts à Paris. Ils m’ont beaucoup appris sur l’art contemporain. Mon ami Scanner aussi, qui m’a transmis énormément dans le graffiti, et bien d’autres encore.
Qu’est-ce qui t’anime encore aujourd’hui ?
La passion, toujours. L’envie de créer et de me renouveler. Ce qui m’anime, c’est le mouvement.
Un territoire que tu veux explorer ?
Oui, plusieurs. En ce moment, je m’intéresse à une dimension plus théâtrale dans ma musique. Et dans l’image, j’aimerais approfondir la 3D, mais pas de manière évidente ou attendue.
“L’esprit Grems” en une phrase ?
La liberté.
Propos recueillis par Carole Cailloux

