Faire sauter les verrous d’un tabou sociétal, voilà l’entreprise que s’est fixée Louise Chennevière. Pari réussi. Il y a un avant et un après ce livre. D’emblée, l’ouvrage frappe fort avec son entrée en matière. Une ouverture qui en dit long sur l’objet qui se tient entre nos mains, et dont on aimerait presque se débarrasser tant le langage est cru.
Dans son quatrième roman, Louise Chennevière dépeint la longue, sinon interminable descente aux enfers d’une relation matrilinéaire, plongeant tête la première dans les abîmes de la haine mère-fille. Ce lien semblant indéfectible, que nous partageons toutes, tue ici à petit feu. Une prison dorée, une cage invisible posée sur nous dès notre premier souffle, jusqu’à notre dernier.
Louise Chennevière fait partie de ces femmes qui s’en sont échappées : ex-fille de, future femme libre. Un roman âpre qui fera réfléchir les plus courageuses d’entre nous sur les limites des relations familiales, leurs abus, leur tyrannie, leur infatigable quête de domination. L’autrice choisit de ne laisser apparaître que très peu de respirations dans le texte, nous donnant l’impression d’un souffle haletant, causé par cette recherche constante d’un amour qui n’arrive pas. Cette structure de phrases traduit aussi la peur, la vraie, cette mort insidieuse qui s’installe l’air de rien. Un rythme saccadé, sans début ni fin, sans ponctuation non plus, mettant le lecteur davantage dans l’inconfort d’une situation sans issue. La prose en devient abstraite, libre, comme une allégorie de l’autrice au fil des pages.
En explorant l'emprise familiale d’une mère sur sa fille et la rupture d'une lignée de femmes, le texte relève le défi de déconstruire toute notion de filiation. Louise Chennevière énumère sans retenue les non-dits familiaux qui attisent la curiosité autant qu’ils rongent, la lourdeur de ces silences instaurés, autoritaires, auxquels on ne peut se soustraire. Le livre aborde également un autre drame silencieux, aussi discret que tragique, exprimé dans le texte sous l’expression « il s’est passé quelque chose ». Cette mort qui tue tout en laissant vivant, cette immobilité des langues qui n’osent se délier pour faire acte de parole. Un livre qu’on pourra reprocher d’être accusateur, certes, mais dont le réquisitoire s'élabore à hauteur de victime. Si toute sa vie, l’autrice est restée soumise aux tempêtes de sa mère, l’écriture, puis la publication du livre relèvent, elles, d’un acte de bravoure. Un témoignage à couper le souffle pour (enfin) rompre la dure et injuste loi de l’hérédité.
Faire la peau, Louise Chennevière, aux éditions POL, 21€ I Pol-éditeur.com
Texte de Candice Tupin

