Alain Perroux prend les rênes du Grand Théâtre de Genève à partir de la saison 2026/27, placée sous le signe des "Nouveaux mondes". Né à Genève, ancien critique musical, dramaturge du Grand Théâtre puis directeur général de l’Opéra national du Rhin, il connaît l’opéra de l’intérieur et défend une maison ouverte, curieuse et connectée à son époque. Pour sa première programmation genevoise, il fait dialoguer grands classiques, œuvres rares, créations contemporaines, danse et nouveaux formats. Avec une conviction : l’opéra n’est pas un art réservé aux initiés, mais une expérience à vivre. Rencontre.
Quelles sont les grandes lignes de votre projet artistique pour le Grand Théâtre de Genève ?
Je suis convaincu que le théâtre en musique — qu’il s’agisse d’opéra, de comédie musicale ou d’autres formes — est un art extrêmement accessible. Quand on assiste à un opéra, on n’a finalement pas besoin de faire beaucoup d’efforts : une histoire nous est racontée par la musique, le texte, les voix, la scène, les décors… Tous les sens sont sollicités. Il y a quelque chose de très physique, de très épidermique dans cette expérience. C’est aussi ce qui me plaît dans l’opéra : on peut y entrer par des portes très différentes. On peut venir pour une histoire, une musique, une voix, une mise en scène, une émotion… C’est une forme artistique qui peut toucher tout le monde. Mon projet repose donc sur cette richesse. Je veux faire dialoguer des œuvres anciennes et des œuvres d’aujourd’hui, des titres très connus et des découvertes. Les Noces de Figaro, de Mozart, seront ainsi présentées aux côtés de La Tempête de Frank Martin, de Theodora de Haendel ou encore de L’Opéra de quat’sous de Kurt Weill. Nous proposons aussi des formats plus courts ou destinés aux familles, comme La Souris Traviata. L’idée est de varier les répertoires, les esthétiques, les formats et les expériences.
Vous avez choisi le titre « Nouveaux mondes » pour cette première saison. Que raconte-t-il ?
Chaque spectacle est, à mes yeux, un petit voyage dans un monde différent. Une œuvre possède son propre langage, son propre univers, ses propres règles. Avec Les Noces de Figaro, par exemple, on entre dans un monde très codifié, celui d’un château, avec ses rapports de pouvoir et ses différences de classes sociales. Puccini nous emmène ailleurs, dans d’autres univers, d’autres époques, d’autres manières de vivre et d’aimer. La Fille du Far West nous transporte ainsi dans l’Ouest américain, tandis que Only the Sound Remains de Kaija Saariaho s’inspire du théâtre nô japonais. C’est aussi cela qui me fascine dans l’opéra : en quelques heures, on peut être transporté dans un monde très éloigné du nôtre, parfois utopique, parfois tragique, parfois profondément joyeux. Et finalement, ces mondes nous parlent aussi de nous.
Comment imaginez-vous l’opéra de demain ?
Je suis très optimiste sur l’avenir de l’opéra. On entend régulièrement dire que ce serait un art ancien, déconnecté du monde contemporain. Je ne le crois absolument pas. L’opéra existe depuis plus de quatre siècles. Il a traversé des guerres, des crises, des changements de société, des révolutions… Je ne vois pas pourquoi il disparaîtrait aujourd’hui. Au contraire, les gens ont besoin d’expériences vécues collectivement. L’opéra offre quelque chose de très particulier : pendant plusieurs heures, on est dans une salle avec d’autres personnes, on écoute, on regarde, on ressent ensemble. Cette dimension de spectacle vivant est irremplaçable.
Vous souhaitez aussi toucher de nouveaux publics. Comment élargir l’audience du Grand Théâtre ?
Il ne s’agit pas de remplacer un public par un autre, mais oui, il y a une volonté d’élargir les publics. Il y a le public fidèle du Grand Théâtre, mais aussi des étudiants, des jeunes, des familles, des personnes qui fréquentent davantage les scènes alternatives ou les autres disciplines artistiques. J’ai vraiment envie d’inclure plutôt que d’exclure. C’est pour cela que la programmation doit être contrastée et que nous devons multiplier les portes d’entrée. Cela passe aussi par tout le travail de médiation. Nous travaillons avec les écoles, organisons des visites des ateliers, imaginons des rendez-vous et des formats spécifiques. Nous avons aussi des propositions pensées pour les enfants, des siestes musicales…
L’opéra est une forme artistique qui peut toucher tout le monde.
Votre première saison se déroule encore en partie hors les murs. Cette contrainte a-t-elle finalement influencé vos choix ?
Oui, forcément. Cette situation a coloré la saison et certains choix ont été directement nourris par les lieux. La Tempête de Frank Martin, par exemple, trouve une résonance particulière au Bâtiment des Forces Motrices, entouré d’eau. L’œuvre de Shakespeare se déroule sur une île : il y a quelque chose de presque évident dans cette rencontre entre l’œuvre et le lieu.
D’autres spectacles ont également été pensés en fonction des espaces disponibles. Le Voyage à Reims de Rossini, mis en scène par Laurent Pelly, investira ainsi le Victoria Hall. Finalement, le fait d’être hors les murs nous oblige à regarder autrement les œuvres et les lieux. Cela crée des contraintes, bien sûr, mais aussi beaucoup de possibilités !
Y a-t-il un spectacle qui incarne particulièrement votre vision pour cette première saison ?
J’aurais du mal à n’en choisir qu’un, parce que chacun raconte une partie du projet ! Mais Theodora est évidemment très important pour moi. C’est une œuvre qui réunit deux artistes majeurs qui collaborent pour la première fois, Raphaël Pichon et Krzysztof Warlikowski, avec l’ensemble Pygmalion et le Chœur du Grand Théâtre de Genève. C’est une œuvre très émouvante, humaine, qui permet aussi de regarder autrement le rapport entre la musique, le théâtre et la spiritualité. Mais je pourrais citer La Tempête, qui ouvre la saison, justement parce qu’il s’agit d’une œuvre moins connue, magnifique, et que son association avec le Bâtiment des Forces Motrices fait particulièrement sens. Et puis il y aura Only the Sound Remains de Kaija Saariaho, mis en scène par Peter Sellars, ou encore L’Opéra de quat’sous, produit par le Berliner Ensemble. Tous ces projets montrent, chacun à leur manière, la diversité que je souhaite défendre.
Et qu’aimeriez-vous dire à quelqu’un qui ne connaît pas encore le Grand Théâtre pour lui donner envie de pousser ses portes ?
Je lui dirais simplement : essayez. L’opéra est quelque chose dont on profite particulièrement lorsqu’on le vit en direct. Il y a une émotion que l’on ne retrouve pas de la même manière au cinéma ou devant un écran. Et surtout, il ne faut pas penser qu’il faut connaître l’opéra avant d’y aller. On peut simplement venir avec sa curiosité. J’aimerais que chaque spectacle soit une aventure différente, avec son propre univers, sa propre émotion, sa propre manière de raconter une histoire. Et peut-être qu’en sortant, on se dira simplement : « Je ne pensais pas que l’opéra pouvait être ça ! »
Propos recueillis par Carole Cailloux

