« Retenir l’eau encore un peu » : à Annecy, une exposition pour regarder les Alpes avant qu’elles ne changent
À L’îlot-S, une nouvelle exposition collective interroge notre rapport à l’eau et aux paysages alpins en pleine métamorphose. Entre œuvres contemporaines, archives et créations inédites, « Retenir l’eau encore un peu » ouvre une saison culturelle entière consacrée à une ressource devenue l’un des grands enjeux de nos territoires.
Et si nous regardions certains paysages pour la dernière fois ?
La question traverse en filigrane « Retenir l’eau encore un peu », la nouvelle exposition présentée à L’îlot-S à Annecy. Dans les Alpes, l’eau change. Les glaciers reculent, la neige se transforme, les régimes hydrologiques évoluent. Certains paysages que nous avons longtemps considérés comme immuables vivent peut-être leurs derniers états.
« Aujourd’hui, nous savons », rappelle le texte curatorial de l’exposition. Nous savons que certains glaciers vont disparaître. Que les équilibres de l’eau vont profondément se transformer. Et que notre manière de regarder la montagne ne peut plus être tout à fait la même.
Alors que reste-t-il à faire ?
Peut-être observer. Témoigner. Garder des traces.
Quand le paysage devient mémoire
Longtemps, l’eau a semblé être une évidence dans les Alpes. Une présence presque inépuisable, inscrite dans les torrents, les lacs, les glaciers, la neige ou les sources. Pourtant, les territoires alpins figurent aujourd’hui parmi les sentinelles les plus visibles du changement climatique et se réchauffent environ deux fois plus vite que la moyenne mondiale.
L’abondance a longtemps masqué la fragilité.
Désormais, la question de l’eau dépasse largement les enjeux environnementaux. Elle touche directement à notre manière d’habiter les territoires. Comment préserver leur vitalité ? Comment accompagner leurs transformations ? Comment continuer à construire et à aménager sans chercher à lutter systématiquement contre les dynamiques naturelles ?
La saison culturelle « Retenir l’eau encore un peu », qui se déploiera à L’îlot-S jusqu’au 18 septembre 2027, propose d’explorer ces questions à travers l’art, mais aussi les rencontres, conférences, visites et ateliers.
L’exposition collective en constitue la première entrée.
Retenir l’eau : retenir le présent
Le titre pourrait évoquer un geste d’aménagement. Retenir l’eau, c’est ralentir les écoulements, favoriser son infiltration dans les sols, préserver les zones humides ou encore recharger les nappes phréatiques.
Mais il dit aussi autre chose. Retenir, c’est ne pas oublier. C’est prolonger, encore un peu, la présence de ce qui est en train de disparaître. Garder en mémoire un paysage qui se transforme sous nos yeux. L’exposition joue précisément sur cette tension entre une approche technique et une expérience sensible. À travers la photographie, le dessin, la sculpture, la vidéo, l’installation et le son, les artistes réunis à L’îlot-S explorent différentes manières de regarder l’eau et ses transformations.
Des glaciers qui s’effacent aux formes plus discrètes du vivant, les œuvres deviennent autant de tentatives pour enregistrer le présent.
Une forme d’archive, mais tournée vers l’avenir. La commissaire parle d’une « archéologie inversée » : documenter ce qui existe encore aujourd’hui pour raconter, demain, ce qui aura disparu ou profondément changé.
Des œuvres contemporaines face aux paysages d’hier
L’exposition rassemble les œuvres d’Aurore Bagarry, Ludwig Berger, Samuel Birmann, Myrtille Bouvret, Isabelle Daëron, Sylvie De Meurville, Marc Deneyer, Rebekka Friedli, Jean-Antoine Linck, Sophie Matter, Anne Paceo et Nevil Bernard.
Le dialogue entre les époques fait partie intégrante du projet.
Une gravure aquarellée de Jean-Antoine Linck, réalisée en 1790, côtoie ainsi des œuvres contemporaines. Sa Vue du lac de Chede et du Mont-Blanc témoigne d’un regard porté il y a plus de deux siècles sur un territoire dont nous savons aujourd’hui qu’il continue, inexorablement, à se transformer.
Face à cette mémoire du paysage, la création contemporaine enregistre le mouvement. Avec As Water Moves, réalisée en 2025, l’artiste suisse Rebekka Friedli explore elle aussi la présence et les déplacements de l’eau à travers une œuvre vidéo pensée comme une boucle, sans début ni fin apparente.
Une manière, peut-être, de rappeler que l’eau ne disparaît jamais vraiment. Elle circule. Change d’état. Se déplace. Mais que les paysages qu’elle dessine, eux, ne sont jamais garantis de demeurer les mêmes.
Myrtille Bouvret, l’eau, le froid et l’éphémère
Parmi les œuvres présentées, plusieurs ont été créées spécialement pour cette exposition par l’artiste Myrtille Bouvret. Diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Florence et de l’ENSAD Limoges, l’artiste a été accueillie de novembre 2025 à mars 2026 dans le cadre d’une résidence itinérante de recherche et de création portée par le Réseau Altitudes et coproduite par le CAUE de Haute-Savoie.
Pendant plusieurs mois, elle a fait de la montagne son atelier. L’eau est devenue sa matière. Le froid, son outil. L’hiver, son inspiration. Sa recherche plastique s’intéresse aux transformations du vivant et aux formes fragiles ou invisibles de la matière. Lors de sa résidence alpine, Myrtille Bouvret a choisi d’explorer l’eau dans ses états les plus éphémères : neige, glace, givre ou stalactites.
Des formes qui existent parfois quelques heures, quelques jours, avant de disparaître.L’artiste en prélève des fragments au moment même où ils commencent à se défaire. Ses volumes et ses dessins cherchent moins à reproduire le paysage qu’à en saisir la fragilité. Comme si la création pouvait, elle aussi, retenir quelque chose. Pas l’eau elle-même. Mais la trace de son passage.
Une exposition qui regarde un monde en train de s’effacer
C’est sans doute là que réside la force de « Retenir l’eau encore un peu ». L’exposition ne cherche pas à illustrer le changement climatique ou à produire un discours surplombant sur l’avenir des Alpes. Elle propose plutôt une expérience : celle de regarder les paysages avec la conscience nouvelle de leur métamorphose.
« Nous ne regardons plus seulement un paysage qui se transforme. Nous regardons le monde s’effacer », résume le texte de l’exposition. Une phrase qui pourrait sembler pessimiste, mais qui ouvre aussi un espace de responsabilité.
Car regarder attentivement, c’est peut-être déjà commencer à prendre soin. En réunissant artistes, chercheurs, professionnels du territoire et acteurs d’usage tout au long de sa saison culturelle, L’îlot-S entend précisément faire de l’eau un sujet collectif. Une ressource à protéger, bien sûr, mais aussi une manière de repenser notre rapport aux paysages et à leur aménagement.
À l’heure où la montagne doit composer avec des transformations rapides et parfois irréversibles, la question n’est peut-être plus seulement de savoir comment préserver les paysages tels que nous les avons connus. Mais comment apprendre à vivre avec ceux qui viennent.
À noter
L’exposition « Retenir l’eau encore un peu » s’inscrit également dans Résonance, programme porté par la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon 2026.
Exposition collective « Retenir l’eau encore un peu »
Du 9 octobre 2026 au 18 septembre 2027
L’îlot-S, lieu culturel de l’architecture, de l’urbanisme et de l’environnement en Haute-Savoie, Annecy
Commissariat et scénographie : Carine Altermatt
La saison culturelle sera ponctuée, tout au long de l’année, de conférences, rencontres, visites et ateliers consacrés aux enjeux de l’eau en territoire alpin.
Vernissage : jeudi 8 octobre à 18h30.

